Entretien ML2 – Grégory Walter raconte son Strasbourg et sa vie de supporter

Un vrai, un dur, un pur. Grégory Walter donnerait tout, ou presque, pour son club. Lui a le sang bleu et blanc. Les couleurs du RC Strasbourg. Depuis l’enfance, Grégory, 34 ans aujourd’hui, vit au rythme effréné du club alsacien. Grâce à lui, il y a rencontré sa femme, Anaïs. Robin et Charlotte, ses enfants, portent déjà fièrement leur écharpe autour du cou. Et alors que le RCSA est redevenu un club professionnel après des années au purgatoire, Grégory a sorti un ouvrage poignant, sincère et passionnant : « Neuf fois le tour de la terre pour mon club ». Nous sommes revenus dessus, avec l’auteur.

Votre vie se résume-t-elle au Racing ? Votre femme, vos enfants, vous qui baignez dedans depuis tout petit, les déplacements…

Résumer une vie au Racing serait réducteur. Je vais plutôt affirmer que tous les éléments de ma vie ont un lien avec le Racing, c’est vrai. Est-ce le destin ? Je ne sais pas. On rentre dans le domaine de la croyance (rire). Depuis tout petit, je suis accro au Racing. Ce n’est pas passé avec l’âge. J’ai construit ma vie autour de cela.

Avec l’âge, justement, les personnes ont tendance à devenir moins passionnées. Le recul laisse moins de place à l’extase du supporterisme tel qu’on le connaît dans l’enfance ou à l’adolescence. Et vous ?

J’ai tendance à penser qu’il est très difficile de retrouver l’excitation du gamin que l’on emmène au stade. Pour ma part, je retrouve cela ponctuellement. Quand on est gamin, chaque match représente une fête. Et lorsque l’on grandit, on retrouve ces journées particulières, mais moins souvent. Après, depuis le début de saison, la remontée ajoutée à la création de la grande tribune populaire donne une ambiance meilleure que jamais. Les premiers matchs, c’était extraordinaire.

Une passion intacte, même quand votre club était au plus mal ou avait à sa tête des gens désintéressés par la culture strasbourgeoise ?

Nous, les fidèles, nous faisons la différence entre l’institution RCSA et les gens qui ne sont que de passage. Ce n’est pas parce que les choses autour du club ne sont pas acceptables que l’identité du Racing est impactée. Nous défendons l’identité. Mais nous oeuvrons tout de même pour que le reste change.

Certaines personnes peuvent ne pas comprendre cette passion dévorante. Ces organisations titanesques chaque week-end pour suivre votre club à domicile comme à l’extérieur. Que leur répondez-vous ?

Je suis triste pour ces gens. Ceux qui ne comprennent pas cela n’ont pas de passion. C’est vraiment triste de vivre sans passion. Car c’est important d’en avoir une dans la vie. Il n’y a aucune passion chez les gens qui ne comprennent pas ce mode de vie. Après, chacun mène sa vie comme il l’entend.

« Les tribunes, ça me fascinait »

Comment en êtes-vous arrivé là et à ces 9 tours de la Terre ?

Il y a une tradition à Strasbourg, et je milite pour qu’elle perdure, c’est d’assister à un match du RCSA avec les clubs du coin. Donc ma première venue à la Meinau était avec mon club en débutant. Puis, au début des années 1990, j’y suis allé avec mes parents. Pas de façon systématique mais assez souvent. A 14-15 ans, on commence à avoir l’âge de se rendre au stade tout seul. Puis, à la fin des années 1990, au début des années 2000, le club commence à plonger. Tout commence à s’effriter. Je me suis retrouvé assez seul au stade. Je me suis rapproché des associations et notamment des Ultra Boys 90. Je suis devenu carté en 2000 et j’ai commencé à m’investir en 2001.

Tout va très vite…

Tout gamin, déjà, je passais une mi-temps à regarder le match et une mi-temps à regarder les tribunes. Cela me fascinait. Je n’avais qu’une hâte, rejoindre cette tribune. L’appréhension était mince la première fois, car couverte par une réelle motivation. Puis, une fois dedans, c’est grand. On a de la place. On prend ses habitudes.

Dans votre ouvrage, vous encouragez les jeunes à s’investir dans ces associations de supporters. Car c’est une « école de la vie ». C’est à dire ?

J’ai appris bien plus au sein d’une association qu’à l’école. Nous gérons des tas d’activités. C’est vrai également pour la vie associative au sens large je pense. A titre personnel, je me suis retrouvé à gérer des déplacements, j’allais souvent en Allemagne, je bossais la langue. Je rédigeais des articles pour notre site internet, nous devions gérer la presse locale, les relations avec le club, la police. C’est formateur. On apprend un tas de choses. On produit notre propre matériel, on gère un local, un budget…

« Etre ultra, c’est avoir une double passion »

Les Ultras souffrent souvent d’une image négative, teintée de violences. Revendiquez-vous votre appartenance à ce « mouvement » et comment le définiriez-vous ?

Oui, je suis clairement un ultra. Etymologiquement, il y a une notion extrême. Dans ce cas, on pense d’abord à la politique. Mais c’est être extrême dans sa passion envers son club. Cela débouche sur un investissement très fort. Il faut être acteur pendant le match, pas qu’à domicile, à l’extérieur, puis à côté. Il y a toute une vie associative derrière, un groupe à faire vivre, une famille. Un ultra a cette double passion. D’un côté, un club, le foot, puis de l’autre, les tribunes, son groupe.

On retrouve aujourd’hui une Meinau en feu, avec des affluences impressionnantes. La délicate période du club joue-t-elle là-dedans ?

Dans les années 1990, la Meinau était très active et très bruyante. Nous sommes, par la suite, entrés dans une spirale négative avec perte d’identification, de culture et de valeurs régionales. Aujourd’hui, après 5 ans dans le monde amateur, nous avons récupéré une direction de club locale, qui s’identifie au Racing. Nous avons été à l’abri de toutes les dérives du foot pro depuis 5 ans. Rendez-vous compte, nous venons de réaliser notre premier transfert cet hiver depuis 2009. C’est simplement hallucinant. Nous avons un noyau de fidèles qui ne partira plus jamais, car il a tout traversé. Les anciens revivent. Il y a un mixte avec les jeunes. Il y a énormément de jeunes. L’euphorie des montées successives crée une dynamique. L’étincelle s’est propagée.

A vous entendre, cette descente aux enfers était la meilleure chose qui puisse arriver à Strasbourg ?

C’est la meilleure chose qui soit arrivée, oui. Car les horribles années, ce n’est pas les 5 que l’on vient de vivre en amateur. Ce sont celles d’avant de déposer le bilan. Là, nous venons de vivre 5 belles années. Nous réalisons des guichets fermés régulièrement, chose que l’on ne faisait jamais en L1. Le contexte est sain, très sécuritaire. Il n’y a plus de police, une ambiance festive, bon enfant. Tout ce qui n’est pas possible dans le foot pro actuellement.

« La base est saine entre les associations et les dirigeants »

La crainte réside dans ce retour dans le foot pro, donc ?

Tout à fait… Combien de temps allons-nous pouvoir tenir dans ce contexte ? Regardez, contre Lens, tout le monde est heureux de l’ambiance. A la fin, il y a une facture de 25 000 euros pour les fumigènes… Il fallait se construire des bases pour se préserver de toutes les dérives. Les dirigeants commencent à comprendre pourquoi. La crainte n’est pas à court terme, car la base est saine entre les associations et les dirigeants. Le public est au coeur du projet Racing.

Revenons à votre livre. Dans ce dernier, on sent que les meilleurs déplacements sont ceux effectués en Corse. Pourquoi ?

Là-dessus, on est clairement sur le côté supporter et pas football, par exemple. Partir en Corse, c’est l’aventure. On partait à 30 les premières fois. On allait à la plage. Cela n’a rien à voir avec un déplacement au Vélodrome par exemple, où il y a le mistral, 250 flics et un retour en Alsace juste après le match. Là, on a vécu des moments géniaux, aussi bien à titre individuel que collectif. La Corse, c’est la Coupe d’Europe du pauvre.

On remarque aussi qu’un Vesoul-Strasbourg est préparé comme un top match européen de votre côté. Même stress, même tension…

C’est presque incroyable. Nous l’avons vécu comme cela. Les gens avaient les crocs. C’était un match important pour l’avenir du club. Ce n’était pas un match de CFA2. Mais un match pour la survie !

Le 2 juin 2013, Strasbourg se déplace à Epinal pour affronter Raon l’Etape. Vous êtes en CFA et à un match du National. Un souvenir unique ?

C’était un match incroyable. Il a fallu délocaliser la rencontre pour une question de sécurité. On vend 3 000 billets en 2h ! Nous sommes passés par tous les états. Une fin de match apocalyptique puisque l’on mène 3-0 et que Raon revient à 3-2. Le club n’a jamais été aussi proche de mourir que ce jour-là. Si Raon égalise et que l’on ne monte pas… C’était la catastrophe !

Et la montée en Ligue 1 pour cette année, vous y croyez ?

On veut gagner des matchs, vivre des émotions incroyables. Après, on suit l’actualité aussi…

C’est à dire ?

Une montée en Ligue 1 nous replongerait dans les interdictions de déplacement, le traitement des fans. Cela sera dur, après toutes ces années de liberté, où tout se passait bien…

Propos recueillis par Laurent Mazure

4 Commentaires

  1. Cet ultra pose la vraie question du foot professionnel d’aujourd’hui: comment allier l’incontournable base que représentent « les fans » du Club et la nécessité d’une discipline d’entreprise. Le Racing, par son histoire, sa culture, son bassin régional, son attractivité et sa nouvelle gouvernance a la légitimité et la crédibilité pour réussir cet indispensable alliage. Sans fans pas de valeur, sans discipline pas d’attractivité, sans fans et sans discipline, pas de résultat. Le Racing montre l’exemple en la matière en construisant progressivement le Club de demain. À regarder le comportement de La Tribune ouest à la Meinau et à l’extérieur, à voir la réponse des joueurs et à apprécier l’ambition des dirigeants, nous ne pouvons qu’être optimistes. La conquête nationale et européenne ne peut se construire qu’à partir de cette alchimie: équipe et staff sportif pour rêver, fans pour encourager et s’identifier, dirigeants et partenaires pour fixer le cap et promouvoir. Peu nombreux sont les clubs français ayant de tels atouts. Ne les gâchons pas en voulant tout trop vite ou en oubliant les devoirs d’une indispensable ambition programmée.

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